Publié le 29/06/2026

Le 27 juin , SHAMA (Synergies et Horizons d’Acteurs Mayotte) et la PLAMFE (Plateforme Mondiale des Femmes Entreprenantes) ont co-organisé une table ronde en ligne intitulée “Femmes, Jeunesses et Coopération Internationale : entre trajectoires personnelles et engagements collectifs”. Pendant deux heures, quatre intervenantes aux profils complémentaires : lycéenne bénévole partie en mobilité avec l’association LEPAM, une accompagnatrice de projets de mobilité, responsable International et jeunesse de la Drajes, et chargée de mission et référente genre de l’AFD ont croisé leurs expériences et leurs convictions pour dessiner les contours d’une ouverture au monde et coopération internationale inclusive et transformatrice.
Cet article restitue les principaux enseignements de ces échanges.
Safya BOUNOU a 17 ans. Lycéenne et bénévole au LEPAM, elle a passé deux semaines à Madagascar dans le cadre d’un projet d’échange autour de l’égalité des sexes. À son retour, elle n’était plus seulement « quelqu’un qui a voyagé » : elle était devenue une interlocutrice, une référence pour ses pairs, une preuve vivante que le départ peut être un acte d’émancipation.
Son témoignage illustre une conviction forte portée par Alice RAKOTOARIVONY (BGE Mayotte), accompagnatrice de projets de mobilité internationale : la mobilité révèle aux jeunes femmes une image d’elles-mêmes qu’elles ne soupçonnaient pas. Compétentes, adaptables, porteuses d’une vision — des qualités que l’environnement quotidien peine parfois à reconnaître.
Chantal Dagnaud, présidente du bureau mondial de la PLAMFE et co-animatrice de la table ronde, en a proposé une définition forte :
« Une mobilité émancipatrice ne déplace pas seulement une personne d’un territoire à un autre ; elle lui permet de revenir avec plus de confiance, plus de droits, plus de réseau et plus de pouvoir d’agir. »
La mobilité des jeunes femmes mahoraises se heurte à des obstacles multiples et souvent invisibles : barrières financières, résistances familiales et culturelles, peur de partir seule, regard social pesant sur les femmes qui s’éloignent du foyer. La crainte que la jeune fille qui part « se perde » dans une autre culture, oublie ses racines ou ne respecte plus les valeurs de sa communauté est l’un des freins les plus puissants, et les plus difficiles à dénouer.
Ces freins ne peuvent pas reposer sur les seules jeunes femmes pour être surmontés. Alice RAKOTOARIVONY insiste : la mobilité émancipatrice exige un accompagnement global : avant le départ, pendant le séjour, et surtout au retour, pour que l’expérience soit reconnue, intégrée et capitalisée. Accompagner les familles dans le projet de mobilité de leur fille n’est pas un détail : c’est souvent la clé.
Le moment du retour est stratégique. La jeune femme qui revient transformée devient une ressource pour son territoire, un modèle qui déconstruit les représentations limitantes et inspire d’autres à oser. Elle n’est plus seulement bénéficiaire d’une opportunité : elle est vecteur de changement.
Alice RAKOTOARIVONY le formule ainsi :
« Entreprendre et se mobiliser sont deux portes d’émancipation pour les femmes mahoraises qui se renforcent l’une l’autre. »
Entrepreneuriat et mobilité internationale ne s’opposent pas — ils se nourrissent mutuellement. L’une ouvre l’horizon, l’autre ancre l’engagement dans le territoire.
Pour Bintou BICHON, responsable Europe, International et Information Jeunesse à la DRAJES Mayotte, la priorité n’est pas d’abord la mobilité internationale : c’est l’engagement. L’engagement associatif, citoyen, sportif constitue le terreau sur lequel peut germer le désir de s’ouvrir sur le monde.
Or, à Mayotte, les jeunes, et plus encore les jeunes filles, font face à une déficience structurelle dans l’accès à leurs droits fondamentaux. Informer, sensibiliser, accompagner vers ces droits : c’est la condition préalable à tout parcours d’émancipation durable. Une jeune fille qui se connaît, qui sait ce à quoi elle a droit, est mieux armée pour saisir une opportunité internationale et en tirer toute la substance transformatrice.
Cette démarche en deux temps : d’abord l’accès aux droits sur le territoire, ensuite l’ouverture vers la mobilité; dessine une trajectoire cohérente et réaliste pour les jeunes Mahoraises.
La lutte contre les clichés est une condition de toute mobilité émancipatrice réussie. Bintou BICHON en témoigne à travers son propre parcours : sélectionnée par l’ambassade des États-Unis pour un programme d’empowerment féminin rassemblant 60 délégations de pays différents à Boston, elle a expérimenté ce que la sororité internationale peut produire. Les obstacles rencontrés par les femmes à Mayotte, à Madagascar ou au Bénin se ressemblaient. Cette reconnaissance partagée a fondé une solidarité et une capacité d’action collective inédites.
Elle le souligne : à Mayotte, déconstruire les clichés sur la mobilité féminine, c’est aussi travailler avec les parents pour leur montrer que leur fille qui part ne « se perd » pas — qu’on n’oublie jamais d’où on vient. Les jeunes footballeuses mahoraises, dont les parents pensaient au départ que le sport était « violent, donc pour les garçons », ont accompli cette déconstruction par leur seule présence et leur excellence. C’est le même mécanisme que la mobilité internationale active.
Léonelle REDJEKRA, présidente de PLAMFE Mayotte, porte une conviction complémentaire : promouvoir les femmes et les accompagner, c’est d’abord lutter contre l’idée que “l’ennemi de la femme, c’est la femme”. La sororité — solidarité entre femmes — est un outil politique autant qu’un élan humain. La PLAMFE Mayotte crée des espaces mensuels de rencontre, de partage et de valorisation mutuelle des femmes entrepreneures et engagées, convaincue que la mise en réseau est en elle-même un acte de coopération.
Il existe un paradoxe révélateur dans la société : les femmes sont surreprésentées dans l’espace associatif et coopératif, mais sous-représentées aux postes de direction, dans l’entrepreneuriat, dans les espaces de décision.
Ainsi l’enjeu n’est pas seulement de soutenir les femmes individuellement, c’est de transformer les systèmes qui reproduisent ces inégalités.
La question posée à Christelle MOUSTACHE (AFD Mayotte) était centrale : comment passe-t-on de l’émancipation individuelle à la transformation collective ? Sa réponse trace une généalogie de quelques erreurs méthodologiques faites dans certains projets de coopération internationale. Depuis les années 70, des projets « à destination des femmes » ont été financé sans toujours travailler correctement l’environnement dans lequel elles évoluaient : le cercle familial, la sphère économique, la sphère réglementaire. Certains projets n’ont donc pas atteint les résultats escomptés pour les femmes voire ont produit des violences parce que ni l’accès au compte bancaire, ni le titre de propriété, ni le pouvoir de décision au sein du foyer n’avaient été pris en compte.
Aujourd’hui, un projet transformateur doit impliquer l’ensemble des acteurs de la société. Ce n’est pas un projet « pour les femmes » mais un projet pour une société plus juste.
L’AFD intègre le genre à toutes les étapes de ses projets : à l’instruction (études de faisabilité genrées, notation systématique), en cours de déploiement (suivi par une cellule spécialisée), et jusqu’à la conception même des critères de financement. Un exemple concret : le Fonds de Soutien aux Organisations Féministes, qui soutient l’autonomisation des adolescentes et le renforcement des OSC féministes sur les thématiques de l’éducation, la santé et la citoyenneté, a été étendu à Mayotte et La Réunion grâce à un plaidoyer actif. L’inclusion des territoires ultramarins dans la coopération régionale ne va pas de soi : elle se conquiert.
Du côté de la DRAJES, l’égalité de genre est un critère de notation dans tous les dispositifs, nationaux comme européens. Lorsqu’une liste de participants est déséquilibrée, les porteurs de projets reçoivent un retour et sont accompagnés pour inclure davantage de jeunes filles dès la conception du projet et non comme une correction a posteriori. Cela doit être un réflexe dès la construction.
Un message fort a traversé l’ensemble des échanges : réduire les enjeux de genre à la seule lutte contre les violences sexistes et sexuelles est une erreur. L’ODD 5 égalité entre les sexes irrigue tous les domaines de la vie sociale : l’éducation, la santé, la citoyenneté, l’entrepreneuriat, la mobilité, la coopération internationale.
Dans les actions de SHAMA, interroger le genre n’est pas une case à cocher dans un dossier de financement. C’est une habitude de pensée qui s’applique à chaque projet accompagné, à chaque partenariat, à chaque intervention : comment ce projet prend-il en compte les réalités différenciées des femmes et des hommes ? Il ne s’agit pas de viser mécaniquement la parité arithmétique mais de se poser, chaque fois, la question de l’impact différencié.
Felana FORTIER le formule clairement : « Ces discriminations s’étalent dans tous les domaines de la vie, tous les domaines de la société. C’est globalement qu’il faut agir. Et la coopération régionale peut aussi être un outil pour ça. »
La rencontre avec des jeunes Malgaches, comme dans le projet porté par le LEPAM, permet de regarder ses propres discriminations avec un regard étranger, plus lucide. C’est par la confrontation bienveillante des modèles de société que se déconsolident les clichés et que se construit une vision partagée de l’égalité.
La coopération régionale entre Mayotte, Madagascar, La Réunion et les pays de l’océan Indien est un levier puissant, à condition d’y inclure pleinement les territoires ultramarins, qui ne peuvent pas rester des périphéries de la solidarité internationale.
Interrogés en temps réel via Wooclap, les participant·es ont exprimé les mots qui résument le mieux l’esprit de cette table ronde :
Solidarité · Leadership · Sororité · Vision · Courage · Opportunité · Aspiration · Partage · Dialogue · Formation

Ce webinaire a été réalisé avec le soutien de l’Agence Française de Développement et de la Fondation de France, ainsi que du Ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères.
Synergies et Horizons d’Acteurs – Mayotte est le réseau régional multi-acteurs de Mayotte. C’est une plateforme multi-acteurs qui réunit et soutient les acteurs mahorais engagés dans la coopération et la solidarité internationales dans une logique de subsidiarité, d’échanges et de travail collaboratif.
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